31. L’EMPIRE DES TERMITES
Lever de soleil sur une plaine abondant en plantes luxuriantes.
Des singes hurleurs réveillaient des éléphants placides. De la fumée se dégageait au loin de cités de pierre rouge. Le royaume des hommes-termites, préservé des guerres par son éloignement et les hautes montagnes qui bouchaient sa frontière nord, avait investi toute son énergie dans les arts.
Les couleurs vives jouissaient d’une place importante dans leurs peintures, leurs sculptures, leurs vêtements et même leur gastronomie. Ils vénéraient une foule de dieux bigarrés dotés d’attributs complexes.
Dans des papyrus, les hommes-termites avaient consigné l’histoire de leurs dieux, de leurs guerres et de leurs rivalités. Leur mythologie se déployait dans une vingtaine de volumes. Très peu d’hommes-termites avaient lu le texte en son entier mais tous y faisaient de fréquentes références.
Les hommes-termites s’adonnaient à une bizarre gymnastique, quasi immobile, à base de postures, que, prétendaient-ils, un poisson leur avait jadis enseignée. En réalité, il s’agissait d’un homme-dauphin qui en des temps immémoriaux s’était installé parmi eux et y était mort sans laisser de descendance. L’étranger ne leur avait pas seulement appris la gymnastique, il les avait aussi familiarisés avec l’écriture, l’astronomie et la navigation.
Le peuple des hommes-termites avait connu de grandes guerres contre des peuples issus des hommes-rats, ceux-ci se ramifiant sans cesse en tribus toujours aussi agressives. Ils franchissaient comme ils pouvaient les montagnes du nord puis déferlaient sur les plaines. Les hommes-rats avaient souvent été vainqueurs. Mais chaque fois, leurs chefs avaient été si séduits par les arts et la philosophie termites qu’ils avaient renoncé à leur passion militaire pour s’adonner aux plaisirs de cette civilisation. Ainsi les hommes-termites avaient-ils découvert une nouvelle manière de survivre : en endormant leurs adversaires par le plaisir et la nonchalance.
Les hommes-termites étaient aussi en quête de perfectionnements divers. En cuisine ils étaient devenus experts dans l’usage des épices, et tout spécialement dans la cuisson au four, où les viandes s’imprégnaient des arômes d’herbes sélectionnées.
Dans leurs universités s’enseignaient la médecine mêlée à la religion, la religion mêlée à l’astronomie, l’astronomie mêlée à une nouvelle arithmétique à base de symboles.
Très méticuleux, les hommes-termites savaient diagnostiquer des maladies, prenaient les pouls pour évaluer la fatigue des organes et se purgeaient à l’eau salée.
Ils avaient inventé les chiffres, et notamment le zéro, des instruments de musique avec des cordes qui faisaient résonner les harmoniques. Mais surtout, ils avaient eu l’idée de lier la religion et la sexualité, et celle-ci atteignit à l’art complet, avec des techniques amoureuses destinées à déclencher les paroxysmes de l’extase. Pour eux l’orgasme était la manière la plus facile d’élever l’âme jusqu’au pays des dieux et même de les entrevoir.
Afin d’augmenter encore le plaisir sexuel, des scientifiques termites étudièrent chaque parcelle du corps humain, chaque terminaison nerveuse, et ils consignèrent leurs observations dans un recueil de papyrus.
Lorsque la première caravane des hommes baleino-dauphins, venant du pays des baleines, parvint pour la première fois à leur frontière après avoir traversé des milliers de kilomètres, et franchi la grande montagne du nord, les hommes-termites la reçurent avec bienveillance. Eux aussi connaissaient une antique légende qui prétendait qu’un jour des hommes-dauphins reviendraient.
Très vite, hommes baleino-dauphins et hommes-termites échangèrent leurs savoirs. Chacun des deux peuples s’émerveilla devant l’étendue et la diversité des connaissances de l’autre. Il fut aussitôt décidé de créer un comptoir pour que ce lien se perpétue.
À la même époque, au cœur de la civilisation termite, apparut un jeune homme qui entreprit de prêcher une nouvelle philosophie, issue de la religion termite mais aussi d’un concept de non-violence. On l’appelait l’Homme Calme. Son charisme et sa décontraction étaient tellement impressionnants que les hommes baleino-dauphins demandèrent à bénéficier eux aussi de son enseignement. L’Homme Calme avait codifié et purifié le savoir ancestral des hommes-termites pour en tirer la quintessence. Il avait amélioré le concept de lâcher-prise et celui de transmigration des âmes. Il apprit donc aux hommes baleino-dauphins sa vision particulière du monde qui voulait que les êtres meurent et renaissent sans fin. Ils changeaient certes de corps mais c’était toujours la même âme qui se réincarnait. Le jeune homme leur affirma qu’il n’existait ni enfer ni paradis, mais qu’arrivait un moment où l’âme se jugeait elle-même en fonction de ses actes dans ses vies passées. Et, selon lui, notre seul ennemi était nous-mêmes, notre dureté envers nous-mêmes.
Le jeune sage demandait à chacun d’éprouver alors de la compassion et de la bonté pour ce qu’il avait été.
Ce qui séduisait dans cette philosophie – l’Homme Calme se défendant de vouloir prôner une religion –, c’était qu’elle permettait de ne plus redouter la mort, l’existence n’étant qu’un passage d’une vie à une autre. Ce prêcheur s’exprimait avec une grande douceur et son regard était clair et droit. Quand il parlait, il souriait, retenant parfois un rire. Mais ce n’était pas un rire moqueur. C’était plutôt un rire issu de la joie de transmettre des évidences.
Captivés, des scribes transcrivirent spontanément ses paroles. Quant aux explorateurs baleino-dauphins, eux aussi les notèrent, certains que chez eux aussi, cette philosophie pourrait être profitable.